Plus de langues pour plus d’Europe ?

Par Tobias Geissler, Wiebke Janssen et Hélène Pestel  

Le plurilinguisme joue un rôle important dans notre vie quotidienne. La langue est pour nous intimement liée à la formation du sentiment européen. C’est pourquoi nous voulions traiter la question des identités européennes sous un angle a priori positif, celui du plurilinguisme. Pourquoi de nombreux Européen*nes choisissent-ils d’apprendre des langues étrangères européennes ? Cet apprentissage contribue-t-il à forger un sentiment commun d’appartenance et le plurilinguisme tel que les Européens le vivent participe-t-il d’une identification à l’idée européenne ? 

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Présentation de notre projet lors du séminaire de clôture le 28 septembre 2019 à la Représentation du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie auprès de la Fédération. Sept de notre interlocuteurs et interlocutrices font l’objet d’un cours portrait à titre d’exemple sur le poster.  

Dans le cadre de notre projet, nous avons été en contact avec de nombreuses personnes aux profils divers, apprenant une grande variété de langues étrangères 

Notre projet part de la question suivante : existe-t-il un lien entre le plurilinguisme et une identité européenne, et comment se manifeste-t-il ? Nous avons donc interrogé 26 personnes majeures, âgées de 20 à 81 ans, en Allemagne, en France et en Roumanie, qui apprennent ou ont appris une ou plusieurs langues étrangères européennes. Les personnes interrogées ont été sélectionnées dans des cours de langue dispensés dans des instituts culturels et des universités populaires, dans des facultés de langues au sein d’universités, dans des bourses d’échanges linguistiques sur les réseaux sociaux et par des contacts personnels. Nous avons aussi cherché à interroger la motivation des personnes apprenant des langues rares.  

L’analyse des données sociologiques de nos interlocuteurs montre une prédominance des femmes parmi les élèves (85% de femmes, 15% d’hommes), alors que la structure des âges est relativement proportionnelle : 46% des personnes interrogées avaient moins de 30 ans, 42% entre 30 et 60 ans et 12% plus de 60 ans. 

Illustration 1 : répartition par genre et par âge des personnes interrogées 

Un peu plus de la moitié (54%) des personnes interrogées étaient allemandes, 35% françaises, 15% roumaines et il y avait également une Bulgare, une Polonaise et une Danoise. Quatre des personnes interrogées possédaient une double nationalité. 

Illustration 2 : nationalités des personnes interrogées 

Tous nos interlocuteurs nous ont indiqué pouvoir s’exprimer dans plusieurs langues. L’anglais est la langue la plus fréquemment citée (96%), puis vient le français (81%), l’allemand (62%) et l’espagnol (50%). Cet ordre est conforme à ce que nous avions anticipé ainsi qu’aux résultats des différentes enquêtes Eurostat sur les langues les plus parlées en Europe.  

La forte part de francophones s’explique par leur nombre élevé parmi les personnes allemandes interrogées. Le français est en Allemagne une langue étrangère notoirement prisée. 

La grande diversité des langues faisant plutôt rarement l’objet d’un apprentissage, comme le néerlandais, le polonais, le suédois, le bulgare, le finnois, le catalan, le norvégien, l’occitan, le tchèque ou le hongrois (voir Illustration 3), est remarquable, tout comme l’étonnante facilité à trouver des personnes apprenant ces langues.  

Illustration 3 : fréquence des langues étrangères citées, dans lesquelles les interlocuteurs estimaient pouvoir s’exprimer 

L’apprentissage des langues : un loisir et un défi 

Pour bon nombre des personnes interrogées, l’apprentissage d’une langue constitue un loisir. Elle ne leur est pas nécessairement directement utile, et ce n’est pas non plus leur intention qu’elle le soit. Leur motivation consiste essentiellement en un intérêt personnel fort pour la langue concernée. Ainsi, Lara Sophie, 20 ans, étudiante originaire d’Allemagne, « aime tout simplement apprendre des langues étrangères ». Elle en a déjà appris plusieurs, comme le coréen, le polonais et le grec, parfois de manière autodidacte. 

L’apprentissage d’une langue étrangère constitue aussi un défi personnel, souvent relevé avec détermination : Estelle (enseignante, 30 ans, France) a cherché à se lancer un défi en apprenant le polonais, car elle voulait apprendre « quelque chose de complètement nouveau ». Elisabeth, de Tübingen (médecin, 52 ans, Allemagne) avait besoin d’une source d’inspiration, en dehors de son travail ; elle s’est décidée pour le français, notamment en raison de la proximité géographique, et souhaite désormais « suivre l’ensemble des cours ».  

Outre d’autres langues, Anna (linguiste, 37 ans, Allemagne) est particulièrement intéressée par le finnois. Depuis son échange universitaire, au cours duquel elle a recherché de nombreux contacts pour s’intégrer, elle apprend désormais par le biais des médiathèques et des livres, afin de conserver son bon niveau linguistique. 

Ornella (assistante médicale, 48 ans) est originaire de France et apprend depuis un an le danois ; elle raconte :

 « C’est mon challenge à moi. Ma bouffée d’oxygène, mon échappée belle… ». 

Johanna (ingénieure, 29 ans, Allemagne) et Yannik (28 ans, étudiant franco-allemand), qui utilisent les langues tous les jours dans leur vie professionnelle et étudiante, sont intéressés par les classifications, notamment la comparaison des différentes langues. Ils sont tous deux plutôt dans une démarche intellectuelle et trouvent intéressant d’étudier les structures des langues. 

Pour de nombreux interlocuteurs, outre l’apprentissage lui-même, le fait de constater rapidement des progrès constitue une autre motivation. Cindy (chef de projet, 34 ans), originaire de France et qui apprend le danois depuis un an, déclare ainsi : « J’ai eu un vrai coup de cœur pour le Danemark qui fait que c’est pour moi un plaisir d’apprendre le danois même si je trouve ça difficile […]. J’avais besoin d’un nouveau challenge personnel, j’ai commencé à apprendre quelques mots de base avec une application et j’ai eu envie d’en savoir plus. […] je suis très contente de m’être lancée. Je voyage régulièrement à Copenhague et c’est motivant pour moi de pouvoir déchiffrer cette langue. J’ai même pu parler un petit peu avec un local la dernière fois » 

Les langues peuvent être apprises ou améliorées dans une optique de progression professionnelle, mais parfois leur apprentissage suscite le souhait de travailler à l’étranger 

Lorsqu’il s’agit d’apprendre une langue, des raisons professionnelles jouent aussi souvent un rôle. Les Roumains et Roumaines que nous avons interrogés considèrent surtout la langue anglaise comme indispensable pour la réussite professionnelle, que ce soit pour une carrière dans leur pays ou à l’étranger. On constate d’ailleurs le niveau d’anglais extrêmement élevé des jeunes Roumaines et Roumains. D’autres langues constituent une qualification supplémentaire pour se démarquer d’éventuels concurrents. Daria (étudiante, 20 ans), originaire de Roumanie raconte : « Ici, beaucoup veulent partir travailler en Allemagne dans le domaine médical et ils doivent apprendre l’allemand. C’est pareil pour la France. Mais aussi pour travailler en Roumanie dans des entreprises internationales, les langues étrangères sont très importantes. » Yannik aussi, en tant que futur romaniste, souhaiterait élargir son éventail de connaissances en apprenant le plus possible de langues romanes, y compris celles qui sont anciennes ou moins connues.  

Mélanie (30 ans, en apprentissage, France) qui ne recherchait initialement qu’un défi intellectuel en suivant un cours de danois, envisage désormais d’émigrer au Danemark et considère indispensable de bien parler le danois pour chercher du travail là-bas : 

« Comme je souhaite m’expatrier, parler la langue du pays est le meilleur moyen de s’intégrer et de trouver un travail plus facilement. » 

Des expériences particulières et des événements fortuits constituent aussi une motivation forte 

Les expériences personnelles et des événements clés constituent aussi un aspect non négligeable de la motivation à apprendre une nouvelle langue étrangère : pratiquement tous les interlocuteurs avaient à cet égard une histoire personnelle à raconter. 

Dans le cadre d’un programme européen d’échanges de doctorants, Jean-Baptiste (biologiste franco-allemand, 53 ans) a rencontré des étudiants italiens et a ensuite commencé à apprendre l’italien. À l’âge de 8 ans, Estelle voulait pouvoir parler avec sa correspondante sans devoir compter sans cesse sur l’aide de sa mère pour avoir une traduction, elle a donc commencé à apprendre l’allemand. Pour Karoline (économiste, 52 ans, Allemagne), ce sont des vacances en Italie qui lui ont donné envie d’apprendre l’italien car elle avait été aidée et invitée à déjeuner par des Italiens, après s’être ensablée dans une entrée de port avec un voilier loué. Ce sont les journaux de football qui ont motivé Yannik, qui a grandi dans un environnement bilingue, à apprendre à lire le français. Et c’est par les jeux vidéo qu’Alexandru (étudiant, 22 ans, Roumanie) est arrivé à la langue anglaise.  

Des langues oui, avec la culture qui va avec 

L’apprentissage d’une langue étrangère demande une ouverture face à la nouveauté. La majorité de nos interlocuteurs et interlocutrices considèrent que le lien direct avec la culture et la mentalité du pays locuteur de la langue apprise est particulièrement enrichissant. Ornella souligne : « C’est un enrichissement. Cela nous fait nous intéresser aux autres, à nos différences culturelles et linguistiques ». Pour Grazyna (illustratrice, 46 ans, germano-polonaise), la « mentalité qui est associée [aux langues étrangères], c’est-à-dire les personnes qui se cachent derrière » est plus importante que la culture, qu’elle considère plutôt comme quelque chose de touristique. 

Il apparaît aussi clairement ici qu’une importance est accordée à la connaissance d’autres langues que l’anglais. Cindy pense que « C’est important de maîtriser au minimum l’anglais, à la fois sur le plan professionnel et pour voyager. Au-delà de ça, les langues favorisent la découverte d’autres pays, d’autres cultures mais surtout les rencontres et les échanges entre les peuples et je trouve cela d’une incroyable richesse ». Quant à Anna, elle estime que « les langues sont le reflet de la culture et de la mentalité des personnes. Si une langue ne peut pas exprimer un certain concept, alors c’est qu’il n’existe pas réellement dans cette langue. » La langue transmet donc plus que la seule information, « la langue est le chemin vers le cœur », affirme Elisabeth qui fait par ailleurs la réflexion suivante : « 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les barrières entre les Allemands et les Français sont tombées. C’est le résultat de l’engagement de nombreux professeurs, des échanges scolaires et des jumelages de villes. » Elke (chimiste, 33 ans), originaire d’Allemagne, ayant une double nationalité et vivant actuellement au Danemark, ajoute que « c’est irrespectueux de ne même pas essayer de parler la langue locale. » Selon l’expérience de Karoline, même avec des connaissances linguistiques limitées, « les gens se comprennent ». « Les Italiens comprennent même quand on ne connaît que quelques bribes d’italien et ils se réjouissent qu’on puisse parler un peu leur langue. Ce n’est pas comme avec les Allemands, qui ont tout de suite l’image des étrangers ». « Sinon, on peut dire : viens avec moi à la cuisine et regarde ce que tu veux manger », ou alors on s’aide des mains et des pieds. Il y a donc unanimité pour dire que la langue constitue un élément de la compréhension entre les peuples. L’ouverture et la curiosité de nos interlocuteurs à l’égard des autres cultures, qui est supérieure à la moyenne, se reflètent aussi dans le fait que bon nombre d’entre eux recherchent explicitement des instituts culturels pour l’apprentissage d’une langue. Le retour positif unanime est que l’accent y est davantage mis sur les aspects culturels. Pour cette raison, et notamment dans le cadre des mesures d’économies dans le domaine du soutien à la culture, il convient de souligner l’importance du travail des instituts culturels pour la compréhension européenne, qui doit être reconnu et apprécié. 

Même si la diversité des langues en Europe est très forte, il existe une conscience d’une base culturelle commune. Ursula (enseignante, 76 ans), originaire d’Allemagne, se sent chez elle dans de nombreux pays européens ; elle estime que « les églises sont fascinantes car elles servaient d’élément fédérateur au Moyen-Âge. En Italie, elles ne ressemblent certes pas à celles de France, mais elles restent très semblables et ne font que s’adapter au paysage. » Elke aussi souligne l’importance culturelle des langues, car ce sont surtout « les langues anciennes qui sont importantes pour comprendre les textes originaux sur lesquels se fondent nos sociétés aujourd’hui. » 

Destination : Europe ! 

Nous avons aussi interrogé nos interlocuteurs et interlocutrices sur le thème de la mobilité et des voyages dans l’espace européen : Quelle est la place accordée aux voyages dans votre vie et dans quelle mesure est-elle liée à votre intérêt pour les langues étrangères ? 

Pour les jeunes, essentiellement les étudiants, il est naturel de voyager en Europe, que ce soit à titre privé pour les vacances ou dans le cadre de leurs études.  

Julia (étudiante, 20 ans, Allemagne) envisage déjà un semestre Erasmus ou à un stage à l’étranger. Daria, originaire de Roumanie, souhaite faire une partie de ses études en France et associe explicitement ce projet à son sentiment d’appartenance à l’Europe :

« Je me sens européenne. Je suis venue à Cluj parce que c’est une ville très européenne qui offre beaucoup d’opportunités pour les étudiants. Et je souhaite profiter des opportunités pour étudier à l’étranger avec Erasmus par exemple. » 

Annika (étudiante, 20 ans, Allemagne) se prépare déjà activement à son semestre à l’étranger en Grèce, en apprenant les bases de la langue grecque et Lara Sophie envisage aussi déjà de faire tout son master en Grèce. Presque tous aiment aussi voyager à titre privé dans les pays européens et ils peuvent alors mettre souvent en pratique leurs connaissances linguistiques : 

« Lors de mon voyage Interrail, au cours duquel nous avons parcouru l’Europe, c’était vraiment super de pouvoir communiquer en anglais, et aussi un peu en espagnol, avec des gens du monde entier. J’avais trouvé ça vraiment génial », raconte Julia.  

À l’aune de sa propre expérience, Cindy souligne l’importance du programme Erasmus pour l’ouverture aux autres et l’apprentissage des langues étrangères : « J’ai eu la chance de bénéficier du programme Erasmus qui a été une incroyable opportunité d’apprentissage linguistique mais également de découverte des autres et de moi-même. Chaque Européen devrait pouvoir en bénéficier. » 

Mais l’envie de voyager ne touche pas uniquement les plus jeunes générations d’Européens : Ursula, originaire d’Allemagne, fait par exemple de nombreux voyages individuels. Pour beaucoup, les voyages constituent l’une des motivations à maîtriser une langue étrangère, ce qui permet aussi de se rendre hors des régions touristiques. A contrario, Johanna remarque que « sans connaissance linguistique, lors d’un voyage, une grande partie du pays et de la culture nous échappe ».  

Bien souvent, les personnes interrogées font non seulement un lien entre la maîtrise des langues étrangères et la possibilité de voyager en Europe mais perçoivent aussi en quoi leur propre mobilité contribue à façonner leur sentiment européen. Il en va ainsi de Mélanie : 

« Je me sens totalement européenne. Je voyage en Europe car tout est facilité et les réseaux de transports sont bien développés, j’ai des ami(e)s en Europe qui me permettent de découvrir une autre façon de penser. » 

Lorsque l’on aborde la question de la mobilité en Europe, la question de la maîtrise de l’anglais, considéré comme le minimum linguistique nécessaire pour se déplacer au sein du continent européen, revient souvent dans la bouche de nos interlocuteurs et interlocutrices. Le statut qu’ils accordent à cette langue met au jour certains aspects de la relation qu’entretiennent identité et plurilinguisme. 

Diversité linguistique vs anglais, lingua franca de l’Europe et du monde 

Au travers de nos entretiens, nous avons pu en effet percevoir les grandes lignes de l’un des débats récurrents en Europe lorsqu’il s’agit de plurilinguisme : l’Europe a-t-elle besoin de l’anglais comme d’une langue commune ou faut-il au contraire valoriser la diversité linguistique ? Le corollaire étant : dans le premier cas, l’usage d’une langue commune favoriserait l’émergence d’une identification commune ; dans l’autre, c’est au contraire à travers l’apprentissage des langues étrangères que les citoyens seraient amenés à apprendre à connaître les autres cultures européennes. C’est par la compréhension mutuelle ainsi créée que naîtrait un véritable sentiment européen. Nous n’avons pas spécifiquement demandé à nos interlocuteurs et interlocutrices de se positionner dans ce débat – nous n’avons pas non plus nommé explicitement les termes de ce débat – mais de façon intéressante, ce sont eux qui nous ont chaque fois emmenés sur ce terrain.  

L’anglais est quasiment toujours considéré comme la langue qu’il est absolument nécessaire de maîtriser dans le contexte européen (même si, bien souvent, les personnes reconnaissent que c’est un anglais simplifié et internationalisé, qui a peu à voir avec l’anglais parlé par des locuteurs natifs). L’anglais serait ainsi une lingua franca européenne moderne : « L’anglais reste de toute façon LA langue à apprendre, LA langue de référence… je pense que cela n’est pas prêt de changer. » (Ornella). Anna remarque aussi que « dans mon travail, connaître d’autres langues étrangères que l’anglais est considéré seulement comme nice to have ».  

Les discussions ont constamment souligné que la langue anglaise ne représentait que le minimum nécessaire et que nos interlocuteurs avaient généralement des exigences plus élevées pour eux-mêmes (mais aussi pour les citoyens européens), en matière de langues étrangères. Lara Sophie indique : « En tant qu’Allemand, on ne peut pas s’attendre quand on va à l’étranger à ce que tous parlent notre langue, et il en va de même pour les ‘petites’ langues. C’est pourquoi l’anglais est absolument indispensable et pourrait suffire. Mais pour moi, quand je vais dans un pays, je veux pouvoir parler un peu la langue. C’est aussi plus respectueux de pouvoir dire ‘Salut’ dans la langue du pays. » 

Bien que la plupart des Danois parlent très bien anglais et qu’il serait tout à fait possible de vivre au Danemark en parlant simplement anglais, « le fait de faire un effort et d’apprendre le danois est la clé pour avoir accès à la culture danoise et pour s’intégrer véritablement » affirme Luc, contrôleur de gestion en France, 47 ans. 

Ionela, étudiante de 22 ans originaire d’une région rurale de Roumanie, indique : 

« L’anglais nous rapproche mais sur le CV, c’est le français qui est plutôt un atout. » 

Toutefois, l’importance de l’anglais en tant que langue commune de communication dans l’Union européenne est partiellement nuancée : « Je crois que c’est un atout de parler français et allemand parce qu’avec le Brexit, l’anglais va être moins important » (Daria). Alexandru (étudiant, 22 ans) estime que la langue anglaise l’a plutôt rapproché des États-Unis. Il ne considère pas l’anglais comme un élément « particulièrement européen ».  

De manière générale, tous sont unanimes pour dire que la diversité des langues est précieuse et qu’elle doit être entretenue. Ainsi Ursula estime-t-elle que la diffusion et la domination de la musique pop de langue anglaise ne sont pas une bonne chose. Johanna considère pour sa part que « les petits pays sont beaucoup trop vite prêts à accueillir les visiteurs en anglais. Ce qui met leur langue en danger. » Catherine, 68 ans, trouve elle aussi dommage que dans bien des situations, des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle se retrouvent à devoir communiquer dans cette langue faute de maîtriser d’autres langues. 

L’impression générale qui se dégage est donc celle d’une voie moyenne, où la maîtrise nécessaire de l’anglais ne contrevient pas à la volonté de s’exprimer dans les langues locales – qu’elles soient nationales ou régionales-, perçues comme une richesse. 

C’est précisément un point qui a trouvé un écho lors de notre rencontre des décideurs européens français et allemands pendant notre dernier séminaire à Berlin où l’on nous a fait part de réflexions autour des langues européennes et notamment de l’idée d’accorder à l’anglais le statut de langue officielle dans tous les pays membres de l’UE. On retrouve ainsi l’idée qu’une langue commune serait un vecteur d’identité à l’échelle européenne, idée que les propos de nos interlocutrices et interlocuteurs viennent donc nuancer. 

Par ailleurs, autre point récurrent dans nos entretiens et que nous avons également eu l’occasion de présenter à Berlin : le fait que tout ce qui est perçu comme étant imposé par le haut fait l’objet de scepticisme. Cela irait plutôt dans un sens divergent de l’idée de favoriser une identification européenne commune par l’introduction d’un usage officiel de la langue anglaise de façon homogène dans tous les pays de l’UE. 

L’Europe de haut en bas ? 

En effet, un certain scepticisme apparaît lorsque l’on aborde la question de la politique linguistique de l’Union européenne. Lors des entretiens, nous avons posé des questions sur la politique linguistique officielle de l’UE, pour connaître l’opinion des personnes interrogées sur l’objectif de l’UE visant à ce que chaque citoyen européen maîtrise deux langues supplémentaires, en plus de sa langue maternelle.  

De manière générale, cet objectif est jugé bénéfique et souhaitable. Mais l’idée suscite aussi un certain scepticisme. En effet, si la majorité de nos interlocuteurs maîtrisent eux-mêmes plusieurs langues étrangères, ils sont conscients qu’à cet égard, ils constituent plutôt une exception et que pour beaucoup, cet objectif est difficile à atteindre.  

Julia : « Sur le principe, je trouve cela vraiment bien, mais je ne sais pas dans quelle mesure c’est réaliste. J’ai par exemple des amis pour qui l’anglais à l’école était déjà une torture, alors les obliger à apprendre une autre langue, s’ils ne considèrent pas cet apprentissage comme positif, c’est peut-être un peu difficile. » 

Il ressort des discussions la crainte de l’inefficacité d’une politique linguistique qui consisterait à rendre l’apprentissage d’une langue obligatoire et qui serait considérée comme une approche descendante, imposée par le haut. Selon Ornella, « apprendre une langue ne doit pas être une obligation. Parler plusieurs langues c’est bien, encore faut-il en avoir l’usage ». Elisabeth et Yannik soulignent également que l’apprentissage d’une langue doit reposer sur une motivation intrinsèque et qu’un lien émotionnel certain ainsi qu’une utilisation pratique de la langue sont absolument nécessaires.  

Selon Mélanie, « C’est une idée qui me paraît utopique même si je considère que cela ne devrait pas être abandonné. Cela est possible dans les pays qui sont déjà tournés vers l’apprentissage des langues et cela sera un plus pour chaque citoyen mais pour les pays comme la France où ce n’est pas la priorité cela risque d’être difficile. Parler deux langues en plus de sa langue maternelle demande de gros investissements (personnel et financier) ainsi que d’avoir des structures et des professeurs qui permettent d’apprendre correctement ces langues. » 

Il a aussi été noté à plusieurs reprises qu’il n’était pas exigé de maîtriser parfaitement toutes les langues, mais que des connaissances rudimentaires pouvaient déjà être efficaces pour être accepté par la population locale, lors de voyages par exemple.  

Quelle identité européenne ? 

Toutes les personnes interrogées mettent en avant les possibilités d’ouverture en Europe –déclinées sous les thèmes de la diversité des cultures et des opportunités de voyages – que leur offre leur apprentissage des langues étrangères. Pourtant, à la question de savoir s’ils se sentent européens, les réponses varient beaucoup. Si certains revendiquent une identité européenne, comme Grazyna, qui, notamment parce qu’elle se souvient des changements intervenus en Europe de l’Est et des espoirs nés après la chute du mur, s’identifie fortement avec l’idée européenne, pour d’autres, l’identification à l’idée européenne est plus problématique. 

Réfléchissant à la question d’un possible lien entre plurilinguisme et identité, Ornella affirme se sentir française avant tout et ajoute :

 « Parler une ou des langues européennes ne me fait pas sentir plus européenne ». 

Lara Sophie associe, elle, la question de l’identité avec la culture d’un pays et relativise ainsi l’idée d’une identité européenne : « Je ne sais pas si je me considère comme Européenne. Les pays sont assez différents. Et ils se différencient beaucoup par leur culture ». 

Antje (avocate, 52 ans, Allemagne) pour sa part, se sent à la fois allemande et européenne et elle affirme ce sentiment européen particulièrement lorsqu’elle est aux États-Unis, donc en dehors de l’Europe, mettant ainsi en évidence que l’identité ressentie varie en fonction des circonstances. De même, pour Catherine, l’aspect européen de son identité ne se manifesterait vraiment que si elle se trouvait sur un autre continent. 

Jean-Baptiste apporte une tout autre perspective en affirmant que ce dont a vraiment besoin l’Europe, ce sont des valeurs plutôt que des identités. Il refuse en quelque sorte de se poser cette question de l’identité, qui selon lui nous empêche de nous préoccuper d’autres sujets plus important en Europe.  

Cindy rappelle quant à elle que l’identité que l’on ressent est toujours susceptible d‘évoluer : « Oui je me sens européenne, même si cela est moins vrai ces dernières années. Pour l’anecdote, je suis née un 9 mai, jour de la fête de l’Europe. Lorsque j’étais étudiante, je me sentais très européenne, bien plus européenne que française. L’Europe me semblait être un grand terrain d’opportunités, avec des cultures diverses et riches, un certain dynamisme. À l’époque, l’Europe c’était l’avenir. Je voyais tout ce qu’elle pouvait apporter. Aujourd’hui, l’Europe ne signifie plus autant pour moi, si ce n’est la libre circulation entre les pays. J’ai l’impression que ce dynamisme que je percevais a disparu. Les extrémismes sont montés et le Brexit qui me semblait inimaginable est arrivé. Bien sûr, je perçois toujours les différentes cultures comme une richesse mais pas plus que celles d’un autre continent. » 

Outre la diversité des réponses et des perspectives, il a été intéressant d’observer la façon dont nos questions ont été l’occasion d’autoréflexion autour de l’identité européenne de la part de nos interlocutrices et interlocuteurs. Dans la majorité des cas, ils et elles n’avaient pas de réponse « toute faite » et absolument certaine mais prenaient le temps de réfléchir à cette problématique comme si le sujet n’avait jusqu’alors pas été consciemment présent chez eux. Il nous a semblé que c’est aussi la raison pour laquelle un lien entre leur propre plurilinguisme et une possible identification européenne est rarement établi de manière explicite, même si, par ailleurs, les thématiques de la mobilité en Europe et de l’ouverture sur les autres cultures européennes sont très présentes. 

Y a-t-il des personnes qui n’aiment pas les langues étrangères ?  

Dans le cadre de ce projet, nous n’avons pas discuté directement avec des personnes qui ne parlaient aucune langue étrangère ou qui n’en apprenaient pas. Ce groupe de personnes nous est apparu bien plus difficile à identifier que celui de celles qui apprennent des langues étrangères. Afin, néanmoins, de ne pas entièrement mettre de côté les personnes ne parlant pas de langue étrangère, nous avons tenté indirectement d’en savoir plus en interrogeant nos interlocuteurs et interlocutrices sur ce point. Ces derniers nous ont ainsi parlé d’exemples dans leur famille ou leur entourage. Nous avons donc pu saisir quelques aspects et élargir l’image fournie par notre travail.  

Melinda (étudiante, 22 ans) est roumaine, de langue maternelle hongroise, mais elle parle aussi roumain au niveau d’une langue maternelle. Elle mentionne des amis qui, appartenant à la minorité hongroise en Roumanie, ne parlent que hongrois. Un tel parallélisme linguistique, vécu et accepté de la sorte dans la société, nous était inconnu, à nous Français et Allemands. En France et en Allemagne, l’une des causes la plus souvent citée pour expliquer le non-apprentissage des langues est le manque d’intérêt pour les langues, qui n’est souvent pas préjudiciable aux personnes concernées. Elles se rendent généralement moins à l’étranger ou voyagent moins à titre individuel. Il s’agit aussi d’un phénomène générationnel car les personnes les plus âgées évoluent dans un monde moins globalisé.  

 « J’ai l’impression que cela concerne plutôt la génération des parents. Mais j’ai aussi quelques amis concernés. Je crois qu’il s’agit d’un mélange : ils ne voient pas l’intérêt et ils n’aiment pas ça. Pour mes grands-parents par exemple, c’est vraiment un manque d’intérêt, ils ne sont tout simplement pas tournés vers l’international. », estime ainsi Julia. 

Selon Elisabeth, « certains ont d’autres compétences ou intérêts ». Ursula aussi a des amis qui ne parlent aucune langue étrangère. Ils « voyagent donc plutôt en voyages organisés et pas de manière individuelle comme moi ».  

Le plurilinguisme favorise l’émergence d’une identité européenne – souvent sans que les personnes concernées ne s’en rendent compte 

Les discussions que nous avons menées, dans le cadre de notre projet, avec des personnes très différentes, sur leurs motivations à apprendre des langues et leur vision de l’Europe ont été très enrichissantes. Les nombreuses histoires personnelles nous ont notamment montré que le plurilinguisme peut renforcer l’identité, alors qu’une approche imposée par le haut (« top-down ») par le biais de règles et règlements est moins prometteuse. En effet, l’identité est davantage suscitée par une motivation intrinsèque. À cet égard, nous avons eu une discussion très intéressante dans un contexte franco-allemand avec des responsables politiques, sur l’introduction d’une langue officielle commune dans tous les pays de l’UE. 

Nos entretiens ont clairement montré que les médias de toutes sortes diffusant en langues étrangères jouent un rôle capital dans l’acquisition de ces langues. La simplification de l’accès aux médias en langues étrangères pourrait donc être une contribution supplémentaire à la compréhension et à l’acceptation des autres cultures.  

Il est toutefois paradoxal que bon nombre de nos interlocuteurs nient un lien particulier avec l’Europe alors que leur plurilinguisme les amène à vivre ouvertement la pensée européenne, sans s’en rendre compte. Il existe donc une conscience forte et une grande estime à l’égard de la diversité culturelle et linguistique en Europe. Cela montre que le travail des nombreux instituts culturels est très respecté et reconnu par la population. La disposition de principe à vouloir apprendre une langue, sans atteindre la perfection mais dans une simple optique de compréhension, est une contribution précieuse au projet européen.  

Nous remercions Wera, Karoline, Ursula, Grazyna, Jean-Baptiste, Alexandru, Antje, Julia, Daria, Maria, Annika, Elisabeth, Lara Sophie, Estelle, Luc, Ornella, Melinda, Ionela, Yannik, Catherine, Cindy, Bernadette, Anna, Elke, Mélanie et Johanna pour leur disponibilité à échanger avec nous dans le cadre de ce projet. Nous remercions aussi les instituts culturels, les cours de langues et professeurs qui nous ont soutenus et ont permis d’établir de nombreux contacts, ainsi que les organisateurs et sponsors du Dialogue d’avenir franco-allemand.